Vient de paraître :

 

 

Bernard Baritaud, Mac Orlan

 

 Éd. Pardès, Collection « Qui suis-je ? », Grez-sur-Loing, 2015, 127 p., 12 €.

 

 

 

 

 

     Bernard Baritaud, qui fut diplomate et universitaire, vient d’ajouter un livre à ses publications variées. Il s’agit d’une  biographie de l’auteur du Quai des brumes présentée avec élégance, richement illustrée, et qui fait partie de la collection « Qui suis-je » éditée chez Pardès en Seine et Marne.

 

      Cette étude suit en sept chapitres le parcours « indissociable » de la vie et de l’œuvre de Pierre Dumarchey, lequel prit très tôt le pseudonyme de Mac Orlan et naquit à Péronne en 1882. Ces chapitres sont accompagnés d’une « Annexe » comprenant une analyse littéraire, une chronologie, la transcription d’une rencontre de Baritaud et de Mac Orlan, une bibliographie, une filmographie, une discographie et quelques travaux sur l’œuvre de l’écrivain. (S’ajoute à cela un « portrait » de Mac Orlan rédigé par l’astrologue Marin de Charette ; un portrait assez confus et qui, à mes yeux, n’a guère d’intérêt.)                                                                    

 

     Dû à la plume d’un spécialiste, cet essai est une excellente initiation à l’œuvre de l’auteur, entre autres, de La Cavalière Elsa (1921), du scénario du François Villon d’André Swobada (1947), de poèmes un peu surréalistes et des paroles de belles chansons telles  que Nelly ou La Chanson de Margaret. Nous ne pouvons qu’en recommander la lecture, car il ouvre beaucoup de perspectives pour les lecteurs curieux, les étudiants et les chercheurs.

 

 

 

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     Patiemment, Bernard Baritaud parcourt les étapes de la vie de l’écrivain depuis l’enfance quasi orpheline jusqu’au grand départ de 1970 à l’âge de 88 ans. Et l’on s’aperçoit que, formé par la vie autour du Lapin Agile et des bas-fonds du port de Rouen traversés par la rue des Charrettes, Pierre Mac Orlan, qui voulait être peintre, va bâtir une œuvre littéraire sur ses découvertes successives et grâce aux images dont il s’est imprégné. Cette œuvre abondante  ̶ qui comprend 27 romans presque tous et sans cesse réédités, des contes et des fantaisies, 3 recueils de poésies (Poésies documentaires complètes, 1954) et de chansons, 15 livres de Mémoires, essais, souvenirs et reportages, une trentaine de monographies, d’albums et de beaux livres illustrés par ses amis (Gus Bofa, Chas Laborde, Dignimont, Marcel Vertès, etc.) et de très nombreux articles et préfaces (dont celle, fameuse, de Touchez pas au grisbi)  ̶  tourne autour de quelques thèmes récurrents : la misère et la faim, la guerre et les soldats y compris ceux de la Légion (La Bandera, 1931) où s’est engagé son frère Jean et ceux des compagnies disciplinaires, l’aventure imaginaire (la seule qui compte pour lui) peuplée de pirates sournois ou en quête de rémission (L’Ancre de Miséricorde, 1941), de criminels et de malchanceux. Enfin, il s’applique à définir une nouvelle forme du sabbat qu’il va nommer « le fantastique social », une notion difficile à  cerner. Disons, avec Bernard Baritaud, que le « fantastique social » apparaît parmi des éléments et des décors urbains qui reflètent, qui cristallisent les peurs ou les fantasmes d’une société à un moment donné et, qu’après 1918, il se nourrit du passif de la science et de l’intrusion des forces nouvelles (électricité, machinisme, etc.) dans les quartiers des villes où se dissimule le diable, maître du monde pervers et des métamorphoses. Ainsi, dans Marguerite de la Nuit (1925), le mystérieux Monsieur Léon, qui vend de la drogue à Pigalle, sous le rougeoiement des enseignes, est-il plus dangereux que les sorcières de la lande ou que les sorciers et les démons de la nuit de Walpurgis sur le Blocksberg.

 

 

 

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       Mac Orlan se préoccupe moins de la psychologie de ses personnages que de ce qu’il appelle la « psychologie du décor ». Néanmoins, ses personnages professent une morale de la rue : rien n’est vraiment acquis qu’on en ait « payé le prix », la sagesse consiste à découvrir et à respecter la règle du jeu. Presque tous viennent de la misère, ils sont donc méfiants, sceptiques et, pour eux, le bonheur s’apparente d’abord à une chambre convenable, un bon repas chaud et à des vêtements neufs et solides. Ils s’appliquent donc à saisir leur chance quand elle passe. Peu y parviennent et, à la différence des héros de Conrad, ils n‘en ont pas de seconde. Très souvent voués à la mort, ils véhiculent néanmoins des idées témoignant d’un art de vivre à la mesure de l’homme lorsqu’il a compris les rouages de la nouvelle machine sociale assez dangereuse. En somme, Mac Orlan jette ses personnages devant lui pour éviter de retomber dans la période noire de sa vie : ils le font vivre et le protègent des catastrophes et des tentations.

 

    Fidèle en amitié (voir p. 85 et sq.), mais trop pessimiste pour croire à un quelconque engagement il restera toujours à « l’écart des factions ». Dès  son retour à la vie civile et jusqu’à la fin de sa vie,  il va, sous divers masques, jouer la  partie de la peur ancienne et à venir, sur fond de nuit, de neige et de sang. Subtil artificier, il soigne son style et surtout ses décors. Il s’exprime dans un français classique émaillé de termes choisis et récurrents (sentimental, perfide, chance, vertige, etc.), argotiques parfois, « agencés comme des couleurs sur la toile », et il dira à plusieurs reprises : « Je pense par images. » Des images surprenantes et belles. Dans ses écrits, les métaphores abondent. Les comparaisons aussi. En voici quelques-unes : « les filles canailles se frottaient dans la foule comme des allumettes prêtes à flamber » (Marguerite de la Nuit), « la maison rouge dont la lanterne à gaz brillait et chantait comme une bouillotte sur le feu » (Quartier réservé), « l’intelligence sans la force est comparable à un billet de banque sans signature » (Sous la lumière froide), etc.

 

     Évidemment, ses décors et certaines de ses intrigues ont vieilli, se sont démonétisés, et risquent, aujourd’hui de n’intéresser que ceux qui appartiennent au même « groupe sanguin sentimental » (c’est son expression ») que lui. Il n’empêche qu’il reste, malgré une production inégale, un écrivain rare, « reconnu et influent », parce que, dans une œuvre nostalgique et visionnaire à la fois, tout à fait à part et orientée vers la zone des orages, il a pressenti qu’après la Grande Guerre l’Europe allait vaciller et, peut-être, s’effondrer. Pire : ayant vu de trop près les possibilités destructrices de l’espèce humaine, dans des pages d’une étrange poésie où les monstres archaïques de la Genèse rejoignent les fléaux de l’Apocalypse[1], ce rhapsode de la peur ressentie et exprimée annonçait de temps à autre, l’arrivée des « quatre Cavaliers » et la fin du monde terrestre. La fin d’un monde affamé, corrompu, pestiféré, puis pulvérisé ou aspiré par la boue comme la « Maison Usher » le fut par « l’étang profond et croupi placé à ses pieds ».

 

 

 

 

 

                                                                                                                                   André Nolat

 

 

 



[1] Dans un texte intitulé  Je vous prédis la fin du monde  daté du 27 décembre 1949,  il écrit « La fin du monde (….) se confondra,  avec les horribles secrets de sa création. » Il y cite le roman de Pierre Dominique, Selon saint Jean,  paru en 1927 et auquel il fait souvent référence. (Par ailleurs, il ne croyait pas à la survie. L’ayant précisé dans son testament,  il  fut enterré civilement. Quand on lui parlait de la mort, il répondait qu’il souhaitait, pour lui, « un anéantissement complet ».)

 

 

Tel sera le sujet principal du troisième volume des Lectures de Mac Orlan  à paraître en 2015. À cette occasion une journée d’étude aura lieu le samedi 18 octobre 2014 au Musée de la Seine-et-Marne, à Saint-Cyr-sur-Morin.

D’abord tenté par la peinture, Pierre Mac Orlan a entretenu des relations privilégiées avec nombre d’artistes, peintres ou dessinateurs. Il a côtoyé certains d’entre eux à Montmartre (Picasso, Vlaminck, Warnod, Delaw…) ; il en a connu d’autres à Rouen (Bergevin, Louvrier…) ou encore à Brest (Péron, Sévellec…). Plus tard il fréquentera à Saint-Cyr des artistes comme Planson, Landier, Flip, Pressac, Arnaud…

Certains, comme Bofa, Dignimont ou Daragnès, ont été des illustrateurs privilégiés de ses œuvres et, en ce sens, de véritables compagnons de route. D’autres (Toulouse-Lautrec, Courbet, Grosz, Pascin…) ont fait l’objet d’articles ou de préfaces de l’écrivain. 

Ce sont ces relations riches et diverses que la Société des lecteurs de Pierre Mac Orlan invite à explorer, sans négliger par ailleurs le domaine de la bande dessinée ni les nombreuses figures de peintres qui peuplent les œuvres romanesques. Car au-delà des circonstances plus ou moins anecdotiques d’une carrière, c’est aussi une certaine idée de l’art et de l’artiste que met en lumière le contact avec la peinture.

Les propositions d’article et/ou de communication sont à adresser à l’association avant le 30 août 2014.

http://www.bdcasanostra.com/2014/03/pierre-berge-annonce-la-parution-de-la-nuit-mac-orlan.html